Découverte : l’empire Aldon Baker

Publié par Stéphan Legrand le mercredi 8 avril 2020 à 09:30

Ancien sportif de haut niveau, Aldon Baker a entrainé les plus grands « Ryan » : Carmichael, Villopoto et Dungey. Il a enchainé les titres avec Anderson et Webb. On lui dresse le portrait. 

Aldon Baker est un homme discret. On ne le voit jamais ou presque. Il se fond dans le paysage, parle peu et ne comprend pas qu’on veuille s’intéresser à lui. “Un reportage sur moi ? Pour quoi faire ?” Né en Afrique du Sud il y a bientôt 50 ans, Aldon a vécu quatre ans en Angleterre afin de poursuivre une carrière d’athlète de cycliste tout terrain de haut niveau. “Je viens d’une famille où le sport a toujours été une priorité. Mon père était un marathonien et il s’entraînait sans arrêt. Je me souviens d’un soir de Noël ou avec mon frère on était obligé d’attendre le retour de notre père de son long footing pour ouvrir nos cadeaux.” Sans aucune formation médical ou physique, il apprend son futur métier d’entraîneur sur le tas notamment dans le centre sportif de Chelsea tout en continuant à participer à des compétitions de VTT. Pendant un voyage aux Etats-Unis, il fait la connaissance de Johnny O’Mara via Oakley qui le sponsorise alors. Le motocross lui est totalement inconnu mais le petit bonhomme au fort accent sud-africain apprend vite. Cette année là, en 1997, Ricky Carmichael est déjà un pilote de 125 cm3 prometteur et plein d’avenir. « Avec Johnny, on se demandait comment il pouvait être aussi bon tout en étant autant hors de forme. » Lorsque Ricky décide de passer en 250 cm3, poussé par les conseils de Johnny, il fait appel à Aldon pour devenir son entraîneur personnel.

Sept années aux côtés de Carmichael
D’Afrique du Sud, Aldon s’installe alors à Tallahassee en Floride à quelques minutes de la maison de RC. “Ricky était vraiment enrobé physiquement. J’ai de suite commencé un programme structuré comprenant un régime draconien. La première année, en 2000, nous étions tout le temps ensemble, je faisais attention qu’il mange correctement et qu’il fasse tout comme il faut. A ce moment là, personne n’avait vraiment d’entraîneur particulier dans le milieu, j’étais un peu la bête curieuse.» Petit à petit une connivence s’installe entre le deux hommes. L’un perd du poids, l’autre gagne sa confiance et les victoires s’empilent. Les premières rumeurs courent et racontent que perdre autant de poids en si peu de temps n’est pas naturel. Avec son passé dans le vélo, Aldon est la cible idéale mais il ne comprends pas les attaques et les perfidies. Les mêmes remarques surgissent lorsqu’il commence à travailler avec Ryan Villopoto. “J’ai quitté le monde du deux roues à cause du dopage, explique-t-il. J’étais déçu vis à vis d’un sport qui m’avait tant apporté. Pourquoi l’aurais-je intégré au monde du cross ? C’est totalement ridicule. Certes le dopage dans le cross pourrait sans doute aider à récupérer plus vite mais qu’en est-il du pilotage ? Il faut quand même tourner la poignée de gaz au final et aucun produit au monde n’existe pour ça.”

Après un palmarès digne d’un extra-terrestre, Carmichael décide de quitter le sport au sommet de sa carrière et de se lancer dans une carrière automobile. Aldon savait un an à l’avance qu’il allait perdre son pilote. Il s’y était préparé même si cela n’a pas été facile. “Bien sûr, j’ai respecté sa décision, dit-il. Je pensais juste qu’il aurait pu encore rouler une année ou deux. Après 7 ans ensemble, je ne savais pas trop quoi faire. Je pensais que Ben Townley pourrait prendre sa place. Malheureusement les négociations n’ont pas abouties et je me retrouvais sans pilote de cross à entraîner. Et un jour je reçois un coup de fil de James…” Après une courte conversation téléphonique, Aldon n’a pas envie de se jeter pieds et poings liés dans les bras de son ancien rival. Il veut d’abord rencontrer James pour connaitre sa motivation. Un rendez-vous est pris entre les deux hommes : “Je m’étais dit que s’il était accompagné de son entourage habituel pour notre entretien je faisais demi-tour directement. En fait il était seul. Je lui ai demandé pourquoi il avait besoin de moi. Il a répondu qu’il avait fait des erreurs dans le passé et qu’il voulait repartir de zéro. J’ai demandé à réfléchir pendant 48 heures. Lorsque je suis revenu pour signer le contrat, je lui ai dit qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible. Il devra suivre le programme à la lettre. Il a accepté.”

L’interlude James Stewart
Blessé peu après au genou, James devra attendre un peu pour connaître les bienfaits de sa nouvelle relation avec Aldon Baker. Champion outdoor l’année suivante, le nouveau James est en route. Pour 2009, il est prêt pour récupérer son titre en Supercross. Aldon veille au grain dans l’ombre. “Je viens sur les courses non seulement pour être prêt de lui en cas de souci mais aussi pour être certain qu’il suit le programme à la lettre.” Entre RC et James, la comparaison est tentante mais pour Aldon, malgré les deux personnalités totalement différentes se cache la même envie de gagner, la détermination à être le meilleur coûte que coûte : “Ils ont tous les deux cette espèce de flamme qui les empêchent de perdre. Physiquement RC avait des jambes musclées mais le haut de son corps était faible. Avec James c’est le contraire. A part ça, la façon dont ils approchent leur travail est exactement la même. Ces gens là sont nés pour gagner.” En parler de gagner, Aldon Baker est-il cher ? Qui peut se payer un entraîneur de cette trempe ? “La question ne se pose pas. Je travaille seulement avec quelques pilotes et leur nombre est limité. Si jamais un pilote traîne des pieds à me payer, cela veut dire que la relation ne fonctionne pas bien de toute façon. Je ne suis pas sur la moto, je ne gagne pas des millions. On ne devient pas entraîneur pour être riche mais pour aider les autres à le devenir et à le rester.” A la fin de l’été 2010, James décide de se séparer d’Aldon. Les raisons sont toujours inconnues et le sud africain préfère ne pas en parler pour l’instant. « Un jour je dirai pourquoi. » En attendant, Ryan Villopoto l’avait déjà embauché. Une autre nouvelle aventure pouvait commencer avant celle de Ryan Dungey, Jason Anderson, Cooper Webb, Marvin Musquin et Zach Osborne.

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La « Baker’s Factory » (Floride)

La « Baker’s Factory » est née dans la petite ville de Clermont en Floride à 50 km à l’Ouest d’Orlando. « J’ai acheté la propriété de 37 hectares en september 2014, explique le sud-africain. C’était juste un bout de terre avec des arbres et c’est tout. J’ai réussi à l’avoir à un bon prix car il n’y avait ni eau ni électricité. J’ai mis toutes mes économies dans ce projet. Je n’avais pas le choix si je voulais être chez moi. Toutes les banques ont refusé de m’accorder un prêt même si ça fait plus de 15 ans que je fais ce métier. Je me suis donc tourné vers Villopoto qui m’a avancé l’argent avec un taux d’intérêt plus intéressant que n’importe quelle banque. Sans son aide je n’aurais pas pu réaliser ce rêve. Il a cru en moi. »

Un travail de longue haleine
Une fois le terrain acheté, tout reste à faire pour Aldon. « J’ai demandé un permis spécial à la ville de Clermont pour développer un « centre d’entrainement mécanique ». Cela s’est avéré plus compliqué que je ne l’avais imaginé mais une fois que cela a été approuvé, tout s’est enchainé. Ma priorité absolue était de construire un terrain de Supercross avant toute chose. » Aldon se sert du garage de sa maison pour faire de la mécanique, Ken Roczen fait pareil dans son coin. Petit à petit, le hangar principal sort de terre. « Entre temps, j’ai acheté un container pour entreposer l’essence, les pneus, etc. C’était un peu du camping au début. On a commencé avec vraiment pas grand chose. » La vision du sud-africain est limpide : créer le meilleur centre d’entrainement de motocross de la planète. « C’est pour cette raison par exemple que je voulais absolument des terrains avec des terres différentes, dit-il. Je veux que les pilotes pros puissent rouler dans les meilleures conditions. »

Un peu plus d’une année plus tard, la « Baker’s Factory » a fait du chemin. Le hangar principal sert maintenant à entretenir les motos avec un plusieurs postes disponibles pour les mécaniciens. Deux douches sont à la disposition des pilotes et la salle de gym sera bientôt opérationnelle avec des machines dernier cri. A l’extérieur, trois terrains de terrain de Supercross et un autre de motocross sont prêts à l’emploi. « Plus tard j’aimerais construire un terrain de SX pour les amateurs, dit Aldon. Mon rêve ultime est de former un entraineur qui s’occuperait de pilotes amateurs. Une fois qu’un amateur sort du lot, il pourrait intégrer le programme des pros avec moi. » L’entreprise de gros travaux JCB basée en Angleterre apporte sa pierre à l’édifice en prêtant du matériel. Un conducteur de chantier est présent régulièrement pour s’occuper des terrains mais aussi de l’entretien de la propriété.

Le coût du rêve
Une question s’impose après avoir visité la « Baker’s Factory » : combien coute de bosser avec Aldon ? « Il n’y a pas de menus spécifiques, explique t-il. Suivant les besoins de chacun, les pilotes ne paient pas pareil. Tu comprends que je puisse pas te donner de chiffres. Certaines personnes disent que c’est cher mais ce que je propose est le top du top. C’est sans doute le prix à payer pour se donner les moyens d’être parmi les meilleurs. Je selectionne très scrupuleusement les candidats et je crois qu’ils sont contents de bosser avec moi. » Jason Anderson, Adam Cianciarulo, Ryan Dungey et Marvin Musquin ne disent pas le contraire. Ils sont unanimes : « bosser dans ces conditions est juste l’idéal, avoue l’un d’entre eux. Aldon s’occupe de tout. On a juste besoin d’arriver à l’heure et de suivre ses instructions. » Il reste encore à mettre gaz le soir des courses mais c’est une autre histoire.

Par Stéphan Legrand

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